vendredi 11 mars 2016

Rencontre avec Sylvain Chomet (19 février 2016, Oxford)

C’est un artiste souriant et chaleureux qui nous rejoint à l'université d'Oxford pour ce premier rendez-vous de 2016. Retour sur notre rencontre avec le talentueux dessinateur et scénariste …


Quand on demande à Sylvain Chomet si le dessin a toujours été naturel pour lui, il évoque ses premiers dessins. Du haut de ses deux ans et demi, il voulait simplement, comme tous les petits, impressionner sa maman ou faire rire les adultes. Son projet de carrière se confirme à la prestigieuse école de bande-dessinée d’Angoulême, un milieu propice à l’inspiration, où les étudiants étaient plongés dans le dessin toute la journée.

Plus tard, l’idée de La Vieille Dame et les Pigeons lui vient dans un square londonien. Cherchant à l’époque à fuir l’univers étouffant de son studio de la banlieue d’Angoulême, le scénariste débarque à Londres sans adresse mais avec assez de détermination pour sonner à une porte. C’est à Londres qu’il décroche son premier job de créateur de films d’animation et il apprécie très vite le côté dynamique de l’animation.

Chomet nous plonge ensuite dans le processus de création en nous parlant du rôle fascinant des storyboards, ces scénarios illustrés qui correspondent à la partie montage d’un film. Étant donné qu’il peut s’écouler 2 à 3 ans entre le storyboard et le film, il n’est pas étonnant que les qualités requises dans l’animation soient la patience et l'obstination. La récompense à la clé est de taille, sachant que les dessins animés ne vieillissent pas, contrairement aux films 3D.


Les films de Chomet séduisent pour leur côté rétro mais est-ce que dessiner le passé signifie entrer dans le rêve ? Le dessinateur trouve les sujets organiques (comme les 2CV et les pissotières) agréables à dessiner et nous confie que le moderne peut lui donner l'impression de mal dessiner : « Dessiner le moderne a moins de force et dessiner les jolies femmes est carrément chiant ! ». D’après lui, c’est de là que viendrait la nostalgie des années 50, une époque où dessiner avait encore beaucoup de force, qu’il s’agisse de dessiner des vêtements ou des chapeaux. L’antagonisme présent dans ses films souvent basés sur des contrastes a pour effet de casser le réalisme poétique. Cette forme de poésie liée au quotidien, à l’image de l’écriture de Prévert, privilégie les choses simples, rend la réalité plus poignante et trouve de la beauté là où la situation peut être laide.

Dans ses échanges avec le public, Chomet ne cache pas son affection pour la Grande-Bretagne et il cite les qualités anglo-saxonnes comme leur « extraordinaire ouverture d'esprit », leur côté pratique, mais surtout leur volonté d’aller plus loin que la formation académique (ou les chaussures d’un candidat !) et d’accorder de l’attention au porte-folio d’un artiste.

Le scénariste revient sur deux succès avec un grand S, le clip de Stromae et le générique des Simpson. Il nous dit que quand il a commencé à réfléchir au clip de Stromae, il ne connaissait pas bien Twitter, alors Stromae lui a expliqué le concept tout en lui laissant de la liberté artistique sur les grandes lignes. Pour le couch gag des Simpson, l’idée était de partir sur une caricature du style Triplettes. Groening a tout de suite été emballé par la description de l’animation et le générique frenchy a été une nouvelle réussite pour Chomet. Au sujet de l’inspiration, on apprend que le dessinateur construit souvent l’histoire autour des personnages et de la caricature de leurs mouvements. Il explique les liens entre ses histoires, comme pour Les Triplettes de Belleville et La Vieille Dame et les Pigeons. Parfois, il faut trouver des solutions pour adapter un film, quitte à retirer des personnages si besoin, ou à ce qu’un court-métrage devienne un long-métrage. Pour éliminer le syndrome de la page blanche, Chomet évite de faire les choses dans l'ordre, il préfère commencer par la suite plutôt que le début d’une histoire, contournant ainsi la difficulté de la première page.

Chomet nous parle ensuite de L'Illusionniste, un film qu’il voulait simple et épuré. L’ébauche du script lui semblait manquer de logique ; l'histoire commençait à Londres pour se poursuivre à Paris, puis dans de petits villages à Prague (un lieu coup de cœur pour Tati). À l’époque, Chomet vivait à Édimbourg et quand il a découvert que le petit village d’Iona, sur l’île de Mull, avait fait une grande fête en 1950 pour célébrer l’arrivée de l'électricité, ça a été le déclic qui a permis à L’Illusionniste de prendre forme.

Crédit photos : Berny Sebe

La conversation se tourne vers son projet de documentaire sur Pagnol, puis le théâtre et enfin la vue réelle, notamment la transition de créateur d’animation à réalisateur, deux milieux selon lui bien différents. Les tournages sont plus agréables humainement parlant par rapport à l’animation, qui peut être un monde difficile à gérer en raison des rivalités entre artistes et du travail de longue haleine qui implique de passer beaucoup de temps ensemble sur plusieurs années.

En tant que réalisateur, Chomet ne peut pas « dessiner les acteurs » donc la réussite d'un film tient à l'écriture et au casting, même si la relation avec les acteurs joue elle aussi un rôle important. Paris, je t'aime était sa première expérience avec une équipe de vue réelle. Quant à Attila Marcel, il s’agissait au début d’un titre de chanson, que Chomet voyait comme un film, ce qui a fait que la rédaction de la musique a été motivée par l'envie d'en faire une comédie musicale. Ce long projet de 8 à 9 ans l’a un peu éloigné du dessin, il s’est concentré sur la voix des acteurs et la musique.

Interrogé sur l'avenir du 2D / 3D, Chomet se dit pessimiste par rapport au 3D, dont les personnages sont interchangeables. Quant aux films d’animation, ils sont malheureusement victimes de leur succès : « On a noyé le poisson », se désole-t-il. La différence entre 2D et 3D est une simple question de technique mais pour le scénariste, l’animation doit toujours privilégier l’histoire, le dessin et le design. Par rapport à la vue réelle, qui est moins chère à produire, l’animation représente un grand investissement en temps comme en argent.

Très belle rencontre avec un artiste remarquable, qui nous aura replongés dans l’univers magique de ses films et fait découvrir l’univers complexe de l’animation.

Événement organisé par Dr Michaël Abecassis,
Le Cinéma et la Culture Française à Oxford
Article rédigé par Amandine Lepers-Thornton (mars 2016)

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