dimanche 3 juin 2018

Rencontre avec Zabou Breitman (15 juin, Taylorian Institute)





Zabou Breitman une célèbre actrice et réalisatrice française qui a débuté au cinéma à l’âge de quatre ans. Après une carrière télévisuelle, elle explose aux cinéma. Dans les années 90, Zabou travaille avec les plus grands cinéastes : Diane Kurys (La Baule-les-Pins, 1990),  Coline Serreau (La Crise, 1992), Philippe Lioret (Tenue correcte exigée, 1997) et Pierre Jolivet (Ma petite entreprise, 1999), ou encore le tandem Jaoui/Bacri pour Cuisine de dépendances  en 1993. Elle passe derrière la caméra en 2001 pour  son premier long métrage Se souvenir des belles choses. En 2010, elle réalise No et moi, adapté du livre de Delphine de Vigan, son troisième long métrage, dans lequel elle interprète la mère d'une adolescente rebelle.

Organisé par Dr Michaël Abecassis avec Yannick Joseph, Dr Pauline Souleau,  Amandine Lepers-Thornton, Virginie Trachsler. Avec le soutien de la Society for French Studies.

samedi 26 mai 2018

Rencontre avec Lilian Thuram (15 mars, Wadham College)


Le 15 mars, le footballeur international Lilian Thuram nous a rendu visite à Oxford pour parler de sa Fondation « Education contre le racisme », qu’il a créée il y a dix ans, en 2008. Le principe essentiel qui est à l’origine de toutes les actions de la Fondation est simple : on ne naît pas raciste, on le devient. C’est pourquoi il est essentiel d’éduquer contre le racisme.

Mais avant d’aborder plus en détails le travail indispensable réalisé par la Fondation, cette rencontre commence, inévitablement, par évoquer la victoire française lors de la Coupe du monde de football 1998, il y a tout juste vingt ans. Lilian Thuram, qui a été sacré champion du monde cette même année, livre son analyse de ce qui a fait la force de cette équipe de France. Le premier facteur a été la « culture footballistique » très riche de joueurs qu’il qualifie de « connaisseurs », et qui pour beaucoup avaient joué en Italie, et ont réussi, pour remporter cette Coupe du Monde, à allier la tactique — à l’italienne, donc — et le « panache », pour donner à cette victoire la petite touche française ! Mais les spectateurs, et le fait que la coupe a eu lieu en France cette année-là, ont aussi, selon lui, eu une grande influence. Pour lui, le football est une performance artistique, et comme dans toute performance, les spectateurs occupent une place importante : ils permettent à l’équipe de se transcender. Enfin, au sein de l’équipe, la cohésion entre les joueurs, qui s’est construite sur plusieurs années, a joué un rôle primordial.
C’est cette même équipe très unie qui a été souvent présentée comme un modèle de diversité en France. Lilian Thuram note cependant que c’est bien la victoire qui a permis à tant de Français et Françaises de se retrouver dans cette équipe. La possibilité pour chaque Français de se sentir partie d’un groupe gagnant a modifié la perception de l’équipe. Cette victoire a également rendu possible, une nouveauté à l’époque, un dialogue autour de la religion et de la couleur de peau. Si cette diversité était acceptée dans le football, alors pourquoi pas dans d’autres milieux ?
Cependant, ce dialogue est loin d’être achevé, et les débats loin d’être résolus. Si Lilian Thuram estime qu’il n’y a pas en France de réel tabou autour des différences religieuses et ce qu’il a choisi d’appeler les « différences de couleur », il admet que le vocabulaire n’est pas toujours très clair : on parle de « diversité », justement, de « minorité visible » et, à l’autre bout du spectre, de Français « de souche », une expression qui suggère fortement une ligne de couleur, mais sans l’assumer. Même en l’absence de réel tabou, il demeure primordial de nous confronter à l’histoire de divisions que l’on peut encore lire dans ces expressions, une histoire qui est aussi et avant tout une histoire de hiérarchie entre les êtres humains. En effet, cette confrontation nous permet de questionner les fruits de ce passé, mais aussi notre présent, pour mieux le comprendre.
C’est par le biais de l’histoire que Lilian Thuram en vient à parler plus en détail de la Fondation Education contre le racisme et de son travail dans les établissements scolaires. Il décrit ce travail d’éducation comme un travail de « décentrement », pour permettre aux enfants (et à tout le monde) de voir les choses différemment, d’adopter un autre regard sur eux-mêmes et sur le monde, sans les culpabiliser inutilement pour autant. Il nous présente un exercice de décentrement qu’il utilise dans les écoles : une carte du monde « à l’envers », avec l’Afrique au centre. C’est une expérience qui, par les réactions qu’elle suscite, révèle de façon frappante et très visuelle à quel point nous sommes conditionnés à adopter un certain point de vue : nous sommes habitués à voir des cartes sur lesquelles l’Europe est représentée au centre, mais cette position est évidemment le résultat d’un choix plus que d’une réalité géographique objective. Avec cette même idée du décentrement en tête, Lilian Thuram a proposé, pour une exposition sur le racisme au Musée de l’Homme, de poser la question suivante : « Qu’est-ce qu’être blanc ? » Cette question présente un véritable défi au réflexe qui pousse à considérer la peau blanche comme la couleur par défaut, la couleur de peau « normale ».
Le décentrement est en effet nécessaire pour se rendre compte de la façon dont l’autre vit la société, car on perçoit rarement ses propres avantages, que l’on a tendance à considérer comme des acquis. Il joue donc un rôle essentiel pour nous permettre de déconstruire les « mécanismes de supériorité » qui sous-tendent nos sociétés et sont à l’origine de toutes les discriminations, le racisme bien sûr, mais aussi le sexisme. Ainsi, combattre le sexisme, c’est aussi opérer un décentrement : c’est, par exemple, inverser notre perspective quand on considère le manque de représentation des femmes dans la vie politique. Il n’y a pas assez de femmes, dit-on, mais n’y aurait-il pas trop d’hommes ?  A ses yeux, la discrimination positive n’est pas une façon de « forcer les choses », comme le pensent certains, mais un rééquilibre ou un réajustement nécessaire. Il donne pour preuve une expérience qu’il mène dans les écoles : après avoir nommé des garçons à des postes de responsabilité fictifs et les avoir convaincus de la nécessité de l’égalité, très peu de ces jeunes garçons sont prêts à céder leur place à une fille et à perdre leurs avantages ! Pour contrer ce phénomène « naturel », il faut éduquer les enfants et les habituer à l’idée que l’égalité est normale.
C’est donc à tous les niveaux et contre tous les types de discrimination qu’il faut défendre l’égalité, et faire comprendre aux enfants ce qu’est le rejet de l’autre et comment s’opère le conditionnement. Souvent, en effet, les enfants ne font que reproduire les schémas de pensée et les traditions qui sont ceux de leur famille : s’éloigner de ces « schémas » est souvent perçu par les enfants comme une trahison de leurs valeurs familiales, voire de leur famille même. Voilà pourquoi l’éducation a un rôle si important à jouer, nous rappelle Lilian Thuram.

 
Même s’il ne perçoit pas son travail d’éducation comme une « mission », Lilian Thuram nous explique en quelques mots ce qui l’a poussé à s’y consacrer. Né en Guadeloupe, il arrive à neuf ans en région parisienne : et c’est à son arrivée en France qu’il « devient noir », selon sa propre expression. Sa mère lui a inculqué l’idée que le racisme des Blancs était une fatalité. Mais, loin d’être une fatalité, ce racisme est en réalité un produit de l’histoire de l’esclavage, qui aujourd’hui encore reste un tabou, et n’est pas racontée comme elle le devrait, selon lui. L’esclavage en tant que système économique a construit un discours d’infériorité dont il reste encore des traces aujourd’hui, et il est donc nécessaire de l’étudier, et plus généralement d’étudier l’histoire afin de prendre conscience, par exemple, que nous sommes encore aujourd’hui les héritiers du discours « nous/eux » qui se met en place lors de la controverse de Valladolid. Ce travail sur l’Histoire lui a également permis d’éclairer certains aspects de son histoire personnelle. Par exemple, le fait d’apprendre que dans le Code noir (1685-1848), code qui règle la vie des esclaves dans les colonies françaises, les hommes noirs sont désignés comme « géniteurs » et non pas comme « pères » lui a permis de mieux comprendre sa famille, dans laquelle il est l’un des cinq enfants, nés chacun d’un père différent.
Cependant, ce travail de recherche et d’éducation, bien qu’essentiel, ne suffit pas. Il doit s’accompagner d’un travail de mémoire réalisé collectivement, sur l’histoire de l’esclavage, et plus généralement, sur l’histoire des « mécanismes de supériorité », et leurs héritages. Pour certains personnages ou certaines références historiques très enracinés, tels que Colbert, qui a préparé le Code Noir à la demande de Louis XIV, le travail de mémoire est problématique, et difficile à réaliser. Le plus important, selon Lilian Thuram, n’est pas de rejeter en bloc toutes ces références, mais de « questionner » ces figures historiques, leur rôle, leur héritage. Il est souvent complexe pour un pays de reconnaître son passé, et le manque de courage politique que l’on observe parfois n’aide pas à résoudre ces questions, remarque-t-il.
« Questionner » certaines figures historiques, pour changer la mémoire, mais aussi en mettre d’autres en valeur : c’est ce qu’il a voulu faire dans son livre Mes étoiles noires : de Lucy à Barack Obama. Il nous explique qu’avec cet ouvrage où il a compilé quarante-cinq portraits de ses références et inspirations, il a voulu enrichir les connaissances et les imaginaires de ses lecteurs, car pour beaucoup, l’histoire noire commence avec l’esclavage. Parmi ses sources d’inspiration, il citera Frantz Fanon, qui a beaucoup travaillé sur l’estime de soi, un concept primordial à ses yeux. En effet, ce que des expériences réalisées à Harlem ont contribué à montrer dès les années 1950, c’est le manque d’estime de soi ancré chez les enfants noirs : dans cette expérience, des enfants noirs sont mis face à deux poupées, l’une blanche et l’une noire. On leur demande ensuite de juger les deux poupées selon plusieurs critères : les enfants attribuent tous les défauts à la poupée noire, tout en s’identifiant à elle. L’éducation a donc un rôle immense à jouer dans la construction de l’estime de soi, dès l’enfance : partager ses « étoiles noires » avec un jeune public, c’est leur offrir des modèles, des références qui deviendront peut-être aussi les leurs.
La culture populaire a aussi son importance dans la construction de l’identité et la représentation de la diversité d’une société. Interrogé au sujet de la représentation des personnes de couleur dans le paysage artistique français, plutôt faible, par rapport à certaines productions américaines telles qu’Hamilton, ou plus récemment le film Black Panther, Lilian Thuram explique que cela est en partie dû au fait que les Etats-Unis ont une culture de la résistance différente de la France, liée en particulier à la ségrégation, et à l’émergence d’une bourgeoisie noire au sein de ce système ségrégué, et par conséquent à une certaine culture populaire qui n’existe pas en France.
On finira cette rencontre comme on l’a commencée, en évoquant le football, ses qualités et ses travers. Comme lors de la Coupe du monde de 1998, le foot, en tant que sport collectif, crée aujourd’hui des liens d’appartenance à différentes échelles. Malheureusement, selon Lilian Thuram, la structure du football en clubs et la force de l’appartenance au club attisent et créent des antagonismes vides de sens, des affrontements fictifs. Mais le rôle du football est toujours de créer des émotions, estime-t-il. Enfin, même s’il se défend toujours d’avoir une « mission », Lilian Thuram conclura néanmoins que le sportif, à cause de sa visibilité et sa notoriété, a le devoir de faire don de soi. Et d’après ce qu’on a pu voir, c’est mission accomplie !

Événement organisé par Dr Michael Abecassis,
Cinéma et Culture Française à Oxford
Article rédigé par Virginie Trachsler

mercredi 9 mai 2018

Rencontre avec Richard Anconina (25 mai, St John's Auditorium)



Richard Anconina est un célèbre acteur très apprécié des Français. Le grand public fait sa connaissance dans le film Inspecteur la bavure (1980) de Claude Zidi avec Coluche et Gérard Depardieu. Il retrouvera Coluche en 1983 dans Tchao Pantin qui lui vaut le César du Jeune espoir et le César du Meilleur second rôle masculin. En 1989, il est nommé César du Meilleur acteur pour Itinéraire d’un enfant gâté de Claude Lelouch avec Jean-Paul Belmondo. En 1997, le succès de la comédie La Vérité si je mens et de ses suites (2001, 2011) de Thomas Gilou le propulse à nouveau en tête du box-office. Richard Anconina est un acteur complet qui joue dans tous les registres, ce qui en fait l’un des acteurs incontournables du paysage audiovisuel français.


Organisé par Dr Michaël Abecassis avec Yannick Joseph, Professor Joël Ouaknine, Dr Pauline Souleau, Amandine Lepers-Thornton, Virginie Trachsler.

samedi 5 mai 2018

Conversation avec Enki Bilal (2 mars, Taylorian Institute)


Enki Bilal nous l’a dit, il a apporté la neige, et c’est donc parée d’un manteau blanc que la ville d’Oxford l’accueille ce vendredi 2 mars pour une rencontre à la Taylorian. Auteur de bande dessinée à la renommée internationale, artiste protéiforme, Enki Bilal a su rester, à force de travail et de passion, un « auteur libre », selon ses propres mots, multipliant les expériences artistiques, au théâtre, au cinéma, en ballet... 

Né à Belgrade, Enki Bilal est arrivé en France à l’âge de dix ans. Lors de cette arrivée qu’il qualifie de « brutale », il estime que sa sœur et lui ont été sauvés par le défi qui se présentait à eux : le défi de l’apprentissage d’une nouvelle langue, qui l’a très vite séduit. Avant d’arriver en France, Enki Bilal est déjà passionné par le dessin. Mais lorsqu’il découvre la bande dessinée franco-belge, il a l’impression d’arriver dans « le pays de ses rêves », et sa découverte de la langue française va venir modifier en profondeur sa pratique artistique. Sa pratique du dessin, dans laquelle il a trouvé un « refuge », est alors complétée par la révélation d’une langue — le français­ — qui semble si bien s’accorder au dessin, et au genre de la bande dessinée. Cette relation forte qui existe pour lui entre la langue française et la bande dessinée, Enki Bilal l’envisage comme la conjonction de différents moyens de « dessiner », indépendants et complémentaires. Le français, d’abord, a le pouvoir de compléter le travail de l’artiste, de s’imposer à une image en « dessinant » d’autres images, dont la puissance est autonome du dessin sur la page. A cette force combinée de la langue et du dessin s’ajoute ensuite la force de l’imagination du lecteur, qui, elle, « dessine » pour combler l’espace entre deux cases, remplir cette bande blanche qui les sépare. Enki Bilal considère que les deux aspects de son œuvre, l’écrit et le dessin, ont une importance égale dans sa bande dessinée : la langue française est un médium à part entière pour l’artiste.
On s’étonne donc peu de l’importance des influences littéraires qui traversent son œuvre. Point de départ, inspiration, ou source de citations, certaines œuvres littéraires et certains auteurs accompagnent Enki Bilal depuis ses débuts. Ces citations, comme celles de Baudelaire dans Animal’z, le premier tome de la trilogie Coup de Sang, il les cherche en fonction de son fil narratif et leur confère le rôle de « valider » la narration. Dans Julia & Roem, le deuxième tome de cette même trilogie, l’influence de la pièce de Shakespeare est évidente dès le titre, et les citations tirées de cette pièce, dans sa traduction par François-Victor Hugo, émaillent le récit. Si cet album a bel et bien permis à Enki Bilal de rencontrer un public littéraire, ses inspirations ne se limitent pas à la littérature : elles sont multiples. En effet, c’est le projet de décor pour le ballet Roméo et Juliette, chorégraphié par Angelin Preljocaj, qui sert de véritable point de départ à cet album.
Malgré la diversité de ces influences artistiques dont l’importance demeure indéniable, la motivation d’Enki Bilal est avant tout thématique : ces principales sources d’inspiration sont le réel, le présent ; en un mot, l’humanité. Passionné par l’histoire du vingtième siècle et marqué très tôt, dès son enfance à Belgrade, par les enjeux de la politique et les problématiques du pouvoir, Enki Bilal déploie dans son univers une imagination qui est avant tout « prospective », comme dans son dernier album Bug, qu’il décrit comme une « dystopie dans la distance », comportant une part de dérision. D’un point de vue graphique, ce regard prospectif lui permet d’éviter les contraintes de la documentation, et de développer ce style si reconnaissable.
Dans l’univers de la bande dessinée, ce regard particulier en est venu à caractériser son travail. Enki Bilal, entré dans le monde de la bande dessinée dans les années 1970, au moment où celle-ci, en France, commence à devenir adulte — c’est-à-dire à la fois un genre qui ne s’adresse plus seulement aux enfants et un art à part entière — le bon moment, selon lui, pour aborder ces thèmes rares et ambitieux. En effet, Enki Bilal n’a pas suivi la trajectoire classique qui prédomine parmi les auteurs de BD, à qui l’on conseille de créer un personnage récurrent afin de fidéliser les lecteurs, d’éviter de parler de politique et d’idéologie. Le monde anglo-saxon, bien qu’il soit toujours réticent face à une bande dessinée qui tente de se défaire de son image de simple divertissement, est plus ouvert à cette littérature prospective, tournée vers le futur. C’est aussi le cas dans les pays de l’est de l’Europe, tandis qu’en France, pays plus « timoré » face à ces sujets, la tendance est plutôt à l’autofiction, au récit nostalgique et tourné vers le passé.
Lorsqu’Enki Bilal évoque les techniques variées qu’il mobilise pour réaliser ses albums — acrylique et pastel pour le travail des couleurs, papiers teintés et rehauts de blanc, ainsi que ces touches de bleu qui s’imposent comme un fil conducteur dans son œuvre — il nous offre un aperçu de ce travail qui fait de chaque planche, de chaque case, une œuvre d’art à part entière. Pourtant, le dessin n’est jamais pour lui le point de départ d’un album. Tout part d’une histoire, écrite « par saccades », qui se développe sur moins d’une dizaine de pages.  La genèse d’un album d’Enki Bilal, c’est d’abord les mots, et les images qu’ils peuvent produire. Au cours de la période de sa conception, qui peut durer entre un ou deux ans, un album reste une « matière vivante », susceptible d’être modifiée en permanence, et ce jusqu’au dernier moment. L’artiste suit donc son intuition, mais toujours de manière contrôlée, comme un cinéaste qui attend le moment propice pour tourner une scène. Le cinéma, c’est d’ailleurs un univers qu’Enki Bilal, qui a réalisé trois films, connaît bien. Dès 1982, il réalise les décors du film La Vie est un roman d’Alain Resnais, lui-même passionné de bande dessinée. Pour ce projet, il reprend un procédé utilisé par Méliès, qui consiste à peindre les décors sur des plaques de verre en laissant un espace vide au centre afin de donner l’impression que les personnages s’y déplacent. Preuve de la place centrale qu’occupe le cinéma dans l’œuvre de l’artiste, c’est aussi sur l’évocation d’un projet cinématographique que s’achève cette rencontre. Enki Bilal prépare en effet un film de fiction documentaire, dont le tournage commencera en 2019. Adaptation du livre Homo Disparitus du journaliste Alan Weisman, le film raconte la planète après la disparition de l’homme : une exploration du futur et critique du présent, deux thématiques qui parcourent toute l’œuvre de l’artiste, de La Tétralogie du Monstre au nouvel album Bug, jusqu’à ces futurs projets que l’on a hâte de découvrir.
Événement organisé par Dr Michael Abecassis,
Cinéma et Culture Française à Oxford
Article rédigé par Virginie Trachsler

mercredi 7 février 2018

mercredi 29 mars 2017

Rencontre avec Zep (9 mars, Moser Theatre à Wadham College)


Après Geluck, Plantu et Chomet, c’est le dessinateur suisse Zep qui est de passage à l’université d’Oxford pour nous accorder une interview en dessins. Zep est le célèbre « papa » (mais nous préférons dire « créateur ») de Titeuf, blondinet chouchou du jeune public.
 
Nos invités nous ont souvent dit que leur vocation s’est révélée dans l’enfance. Pour le petit Philippe Chappuis, c’est un dessin qu’il fait de son oncle et que ses parents affichent et gardent longtemps dans la maison familiale, qui va déclencher quelque chose. Après, ce sera l’affaire de quelques hasards et concours de circonstances, ainsi qu’une forte détermination qui va pousser le jeune Zep à passer tous ses week-ends à montrer ses dessins à des journaux. À l’époque étudiant aux beaux-arts, Zep saisit la chance de pouvoir publier ses dessins régulièrement lorsqu’un journal remplace sa page tricot par une page BD. Cette opportunité va permettre au dessinateur genevois de perfectionner son style et, quelques années plus tard, il se tourne vers Bruxelles, la ville de la BD, pour trouver un scénariste.
Titeuf, le gamin à la « tête d’œuf », va naître d’un concours de circonstances. Le dessinateur voit très vite comment la BD peut lui servir de vecteur pour raconter la société mais ses 30 projets de BD proposés à différents éditeurs sont tous rejetés. Armé d’une détermination qu’aucune remise en question ne pourrait ébranler, Zep continue de travailler dans son atelier qui donne sur une cour d’école ; c’est alors que l’enfance lui revient, avec son côté cruel et ses espoirs, et que le dessinateur a envie de raconter ça et de garder précieusement le journal de BD qui en découle. Si, au début, Zep ne veut montrer Titeuf à personne, il finit par le proposer à plusieurs éditeurs. Même résultat, mêmes refus. Forcément donc, quand un éditeur l’appelle avec un air intéressé, Zep se méfie et croit à une farce : il dit « non merci » à l’éditeur avant de lui raccrocher au nez ! Heureusement pour Titeuf et pour ses fans, le téléphone va resonner et cette fois, Zep se dit que ça doit être sérieux …

Le dessinateur a touché des générations de lecteurs avec son Titeuf et il nous avoue qu’il trouve moins évident de trouver de nouveaux sujets quand il se glisse dans la peau de son personnage à la mèche blonde. Zep nous confie que, même si son regard sur l’enfance a évolué avec l’âge et l’expérience de la paternité, pour lui, Titeuf reste un « manuel de survie pour l’enfance », cette période difficile de la vie remplie de choses à apprendre et à surmonter.
Avec ses autres albums, le dessinateur doit se débarrasser de ses réflexes Titeuf. Pour Zep, il est important de savoir faire plein de choses en BD : « au début, on apprend en copiant les autres dessinateurs, puis, avec la maturité, on remplace par ses propres sujets et décors ». Voilà pourquoi Zep a eu envie de raconter d’autres histoires, de « faire moins le clown » et d’abandonner le comique enfantin en faveur d’un dessin plus réaliste pour pouvoir raconter des histoires différentes. Et quand il s’agit de trouver de nouvelles histoires, le dessinateur n’a pas de rituel, il organise simplement toutes ses idées, brouillées et mélangées, en tenant un carnet (qu’il appelle un « laboratoire pour vider la tête »). D’ailleurs, il compare sa tête à un « grenier où règne un fouillis d’idées » et c’est à force de creuser qu’il va avoir des surprises, qui parfois sont bonnes et viennent rapidement alors que d’autres fois, elles demandent de creuser un peu plus.

 
L’artiste revient ensuite sur la genèse de sa bande-dessinée polémique, Le guide du zizi sexuel. L’idée lui est venue suite à une discussion avec son éditeur qui, soit dit en passant, venait de lui conseiller d’éviter tout problème avec la censure. Zep s’est souvenu de son enfance et du manuel des castors juniors, une encyclopédie qui traitait de nombreux sujets avec humour. Son objectif avec Le guide du zizi sexuel a été de faire quelque chose de similaire et il a contacté des infirmières en milieu scolaire pour faire une liste de questions que les enfants pouvaient se poser sur la sexualité, dans le but de répondre à toutes ces questions avec sérieux. Après une sortie timide, le livre rencontre vite un énorme succès, avec des traductions en 30 langues. Malgré la censure, il devient un ouvrage de référence qui montre qu’aujourd’hui, Titeuf est moins naïf. En parlant de la censure, Zep fait une parenthèse sur la notion de « devoir » que certains dessinateurs s’imposent, évoquant une discussion avec Uderzo, le dessinateur d’Astérix, qui lui demandait comment il « s’autorisait » à dessiner d’autres choses que les dessins à succès qui ont fait sa célébrité. Pour Zep, la loyauté d’un artiste envers son public ne doit pas le limiter et c’est important de rester ouvert à d’autres sujets.

Dans le contexte des élections présidentielles, le public demande au dessinateur si la BD a un rôle dans la politique. Avec modestie, Zep répond qu’il ne pense pas « avoir le niveau de faire dans la politique », pour nous parler ensuite d’une série de petits films réalisés pour le gouvernement français pour mettre les valeurs de la république en images. Il se voit comme un observateur social plutôt que politique. Un peu plus tard, Zep nous parlera de sa page de blogueur sur Le Monde, en particulier de l’histoire de réfugiés où il a fait mourir Titeuf. Il explique que, pendant la crise des migrants, les blogueurs du Monde ont réalisé des dessins sur le sujet. Ce thème d’actualité n’étant évidemment pas propice à l’humour, Zep dessine la longue fuite de Titeuf, le bombardement de son école, une succession d’images dures. Il publie le dessin avant de monter dans un train et, à peine arrivé à sa destination, il constate l’effet viral de son dessin. La page a été partagée plus de deux millions de fois, des traductions sont déjà disponibles et des centaines de messages lui viennent sur le forum du blog. Cet énorme succès de la page montre la force du personnage fictif qui normalement fait rire plutôt que pleurer, avec néanmoins une problématique : les gens peuvent-ils être plus émus par le sort d’un personnage de bande-dessinée que celui des vrais réfugiés ?

On aborde ensuite la BD comme vecteur du monde francophone. Zep évoque trois grandes cultures de la BD, à savoir francophone, américaine (super-héros, public adolescent) et japonaise/coréenne. Il ajoute que l’Angleterre est mieux connue pour ses dessinateurs de presse et que c’est un pays qui fait peu dans la BD. En raison de la complexité de la langue française, la BD francophone joue souvent avec le langage. Certains auteurs comme Gosciny sont très durs à traduire car ils utilisent la langue comme une boîte de jeux, ils font beaucoup de jeux de mots et ne pensent pas forcément aux traducteurs et au travail d’adaptation requis. Même s’il avoue lui-même ne pas se préoccuper du travail pour les traducteurs quand il dessine, il se rappelle d’une traduction de Titeuf avec un jeu de mots sur les règles traduit par « règles / équerres » en allemand.
Pour clore la rencontre, Zep propose de répondre aux dernières questions en dessinant. Le principe est simple : le public pose des questions, Zep fait une réponse dessinée et la personne qui a posé la question repart avec son dessin. Quelques thèmes de ces questions-réponses : Titeuf en vacances chez les nudistes ; Titeuf âgé ; Titeuf et les élections en France ; Titeuf à Oxford ; Titeuf et les Anglais ; la femme dans la BD ; le métier de Titeuf dans l’avenir.

Comme toujours, la rencontre s’achève par une séance de dédicaces qui permet au public d’échanger quelques mots avec le dessinateur.

Toute l’équipe de Cinéma et Culture Française à Oxford remercie Zep de sa visite et surtout de sa grande sympathie.

Événement organisé par Dr Michael Abecassis,
Cinéma et Culture Française à Oxford
Avec le soutien de la Swiss Embassy au Royaume-Uni
Article rédigé par Amandine Lepers-Thornton (mars 2017)